Inondations à Dakar : un défi pour les pouvoirs publics

Vue du quartier de Ouakam vers Mermoz-Sacré-Coeur à Dakar, octobre 2023 (photo : IRD - Attoumane Artadji)
Vue du quartier de Ouakam vers Mermoz-Sacré-Coeur à Dakar, octobre 2023 (photo : IRD – Attoumane Artadji)

L’analyse de vingt ans de croissance urbaine de Dakar permet d’établir différentes trajectoires d’aménagement de la métropole d’ici à 2050

Chaque année, la population de Dakar doit faire face au même scénario catastrophe : des pluies extrêmes, entrainant des inondations aux répercussions humaines et matérielles désastreuses. Si la récurrence de ces catastrophes urbaines est souvent expliquée par la forte intensification des épisodes pluvieux de ces dernières années, la question d’une croissance démographique « incontrôlable » est elle aussi pointée du doigt. Et dans le cas des villes ouest-africaines comme Dakar, c’est généralement l’habitat de la population urbaine la plus pauvre qui est mis en cause. Cette dernière est considérée comme responsable de son propre malheur, s’étant installée de manière irrégulière dans des zones dites à risque d’inondations.

« Il serait pourtant intéressant d’inverser la réflexion : pourquoi les pouvoirs publics ont-ils laissé des populations s’installer dans des zones identifiées à risque ? Respectent-ils et font-ils respecter les règles qu’ils fixent eux-mêmes ?», s’interroge Anastasie Mendy, géographe maître de conférences à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal.

Une croissance urbaine soutenue

Entre 2001 et 2021, la région de Dakar a connu un doublement de son empreinte urbaine. Certains départements sont aujourd’hui quasiment saturés, comme à Dakar-centre, où 76 % de la surface est occupée par des immeubles, des habitations, des équipements, des infrastructures ou des bâtiments industriels ou commerciaux.

Les caractéristiques du sol de la métropole de Dakar déterminent des zones vulnérables aux inondations. En plus d’une topographie basse qui favorise les entrées maritimes, l’analyse de la nature des sols démontre que 57 % sont hydromorphes, c’est-à-dire régulièrement saturés d’eau. Ainsi, la nappe phréatique remonte en moyenne de 15 cm par an à Dakar.

Les caractéristiques des sols ignorées

Le département de Rufisque est celui dont les sols sont les plus exposés au risque d’inondations, 70 % des sols y étant hydromorphes. Or, c’est aussi le département qui connaît actuellement la plus grande croissance urbaine, avec un taux annuel de 4 %. Autre illustration du manque de prise en compte des caractéristiques du sol par les pouvoirs publics : l’aménagement du quartier de Jaxaay, prévu pour reloger les sinistrés des inondations de 2009 dans les départements de Pikine et Guédiawaye. Ironie du sort : ses habitants sont confrontés chaque année à de nouvelles inondations.

« Des eaux de ruissellement passaient dans le quartier, mais sans danger pour les populations et les habitations car elles transitaient juste vers l’autre côté. Mais depuis deux ans, on a commencé à véritablement remarquer des inondations à cause de la construction de la nouvelle route sans canalisation. Le passage naturel des eaux est désormais bloqué et les eaux débordent directement dans les maisons, occasionnant des inondations régulièrement », déplore Fatma G., 52 ans, victime des inondations de 2005 et relogée à Jaxaay.

Un plan directeur d’urbanisme clair mais peu respecté

Ces aménagements sont pour le moins surprenants au regard des configurations prévues par le plan directeur d’urbanisme (PDU) à l’horizon 2035 de la région. Y sont notamment définies trois catégories d’espaces urbains.

Les zones inappropriées à l’urbanisation d’abord, dans lesquelles tout aménagement est interdit : les forêts naturelles ou aménagées, les zones humides et les zones à risque, comprenant les zones de glissement de terrain dues aux fortes pentes, les zones d’inondation et les zones de submersion côtière. Les zones de contrôle de l’urbanisation ensuite, qui sont des zones réservées à la promotion de l’agriculture. Les zones de promotion de l’urbanisation enfin, qui sont théoriquement les seules à pouvoir être aménagées.

Or, l’analyse de l’histoire de l’aménagement démontre que ces règles sont loin d’avoir été respectées, comme lors de la construction de la technopole de Dakar à Guédiawaye, érigé par les pouvoirs publics eux-mêmes sur une zone humide qualifiée de « protégée » par les plans d’aménagements urbains.

L’impact des contraintes sur les scénarios futurs

Même si elles ne sont aujourd’hui pas toujours respectées, les contraintes pensées par le PDU ont encore le pouvoir de façonner différemment la trajectoire d’urbanisation de Dakar

« Dans un scénario où la dynamique passée (2001-2021) se poursuit de manière linéaire à l’horizon 2050, on produit un scénario où 55 % de la surface de la métropole de Dakar est couverte par l’empreinte urbaine. Si, au contraire, on fait l’hypothèse que l’application du PDU est strictement respectée et contrainte, cette couverture se réduit à 52 % », explique Attoumane Artadji, géographe IRD au sein du LPED.

Les différences les plus notables entre ces deux types de scénarios portent sur la préservation des écosystèmes. Le respect du PDU permettrait la préservation effective des espaces verts et des forêts, le maintien des zones agricoles et la limitation de l’expansion de l’empreinte urbaine sur le front du littoral nord et à proximité des zones marécageuses.

L’analyse diachronique de l’occupation du sol met ainsi en évidence comment le processus d’occupation de terres inondables se nourrit tout autant du laisser-faire de l’installation de la population que de projets d’aménagement qui ne respectent par le PDU. Pourtant, la vulnérabilité aux inondations dépendra largement du respect de la planification urbaine, qui influencera les trajectoires futures de la métropole de Dakar.

Stéphanie Dos Santos, Attoumane Artadji, Papa Gueye Sow, Anastasie Mendy et Cheikh Samba Wade

Cet article a été publié dans IRD le Mag’. Rendez-vous sur le site original pour voir les cartes issues des travaux des auteurs qui illustrent le texte.

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